Joana Guerrin, chercheuse INRAE en politiques de gestion des risques liés à l’eau, témoigne sur son parcours international et ses collaborations avec UC Berkeley

Joana Guerrin, chercheuse INRAE en politiques de gestion des risques liés à l’eau, témoigne sur son parcours international et ses collaborations avec UC Berkeley

Dans le cadre de la Journée Internationale des Femmes dans la science organisée par l’ONU le 11 février, l’antenne nord-américaine d’INRAE s’entretient avec des chercheuses françaises de l’Institut impliquées dans des collaborations avec les Etats-Unis. Ce témoignage a été récolté par Juliette Paemelaere, auprès de Joana Guerrin. Joana est chercheuse INRAE, et travaille avec l’Université de Californie (UC) à Berkeley, notamment dans le cadre d’un projet Post AgreenSkills Fund (PAF) ayant été retenu pour la période entre 2021 et 2023. Sa collaboratrice rapprochée est Anna Serra-Llobet, chercheuse en politiques de gestion des inondations en contexte de changement climatique à l’Institut d’Etudes Internationales UC Berkeley. Ce partenariat scientifique devrait donner lieu à un Laboratoire International Associé auquel les deux scientifiques seront parties prenantes. Un accord de coopération entre INRAE et UC Berkeley encadre cette collaboration.

Sa collaboration bilatérale actuelle

 

Joana Guerrin est chargée de recherche au sein de l’Unité Mixte de Recherche (UMR) GESTE (GEStion Territoriale de l’Eau et de l’Environnement), basée à Strasbourg en France. Cette Unité fait partie du département Ecosystèmes aquatiques, ressources en eau et risques (AQUA) d’INRAE.

Elle travaille sur les politiques de gestion des risques liés à l’eau et la gouvernance de l’eau. Dans le contexte de sa collaboration avec UC Berkeley et du PAF, elle se concentre sur la comparaison de la définition et l’usage du concept « solutions fondées sur la nature » (SFN ou NBS pour « Nature-Based Solutions ») dans la gestion des risques liés à l’eau, à travers une approche comparée franco-américaine. Son projet de recherche a été retenu par INRAE pour l’intérêt stratégique du sujet et bénéficie d’un soutien institutionnel fort.

 

Son parcours académique lui a permis de développer une expertise autour des risques liés à l’eau, ancrée en science politique mais ouverte à la pluridisciplinarité, et bien sûr à l’international.

 

De bi-nationalité française et portugaise, Joana est née en 1984 à Montpellier, et a étudié près de Toulouse jusqu’à ses 23 ans. Héritière d’une histoire familiale multiculturelle et migratoire, elle fut intéressée très tôt par les langues vivantes et passionnée de voyages.

Elle est titulaire d’une licence en Langues Etrangères Appliquées en Economie Internationale et d’un Master en Economie Sociale, Développement et Innovation locale de l’Université de Toulouse Jean Jaurès. Elle a commencé à travailler à l’étranger très tôt, à la Réunion puis à Rome, avant de revenir en France. Elle bénéficie de plusieurs expériences à l’international, notamment dans des pays en développement, ce qui l’a incitée à s’engager dans des travaux pluridisciplinaires et multiculturels. Elle a débuté sa thèse à l’UMR G-Eau au Cemagref (devenu depuis Irstea puis INRAE), et l’a soutenue en 2014 à l’Université de Montpellier, sur l’analyse d’un conflit dans le cadre de la mise en œuvre d’un projet de gestion des inondations sur le Rhône. Elle a finalement obtenu un poste de Maitre de Conférences à l’Université de Nîmes où elle a enseigné quelques années au Département de Droit, Economie et Gestion avant de rejoindre INRAE comme chargée de recherche.

 

Comment en est-elle arrivée à travailler sur ces questions ?

 

Joana a commencé à s’intéresser aux questions d’eau lors d’un stage à la DIREN (Direction Régionale de l’Environnement) de la Réunion. Elle a réalisé d’un mémoire de Master sur les enjeux d’équité et d’efficacité de la tarification pour l’eau potable. Un Master 2 en Gestion sociale de l’environnement à Albi lui a permis de travailler avec des étudiant.e.s venant d’horizons très divers et de s’initier à l’analyse sociologique et pluridisciplinaire des conflits environnementaux.

Elle a ensuite travaillé pendant deux ans au Fonds International de Développement Agricole (FIDA) en tant que jeune consultante sur l’eau dans les pays du Sud. A 23 ans, elle a donc quitté sa région d’origine pour s’installer à Rome, où elle s’est initiée à l’italien. Cette expérience très formatrice lui a donné goût pour la collaboration internationale et lui a permis de maitriser les codes professionnels dans un contexte anglophone.

Elle déclare se souvenir particulièrement d’un séjour de plusieurs semaines dans le Sud de Madagascar qui fut très marquant, et qui lui a permis de mieux saisir l’ampleur des défis sociaux et politiques du développement, et les difficultés de les appréhender. Après cette expérience enrichissante, elle a suivi un Mastère Spécialisé en Gestion de l’Eau à l’AgroParisTech Engref à Montpellier dans le cadre duquel elle a passé six mois de stage de recherche à Hyderabad (Inde). Là-bas, elle a travaillé pour un projet ANR avec le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) sur un indicateur de vulnérabilité des usagers d’eau souterraine aux changements globaux. Cette immersion en Inde l’a passionnée, et elle a acquis l’envie de continuer la réflexion sur les enjeux politiques de la gestion de l’eau dans le cadre d’un travail de recherche.

Elle s’est ainsi spécialisée sur l’analyse des politiques publiques de gestion des inondations en France. Passant ensuite plusieurs années en Suisse à l’Université de Lausanne, elle s’est passionnée pour l’enseignement auprès d’étudiant.e.s en géographie humaine et en développement international. Là-bas, elle a également développé un projet de recherche sur la gouvernance de la sécheresse à Sao Paulo (Brésil) et un autre sur la renaturation d’une rivière lausannoise.

Son envie de travailler avec des partenaires de UC Berkeley vient de cette ambition de collaboration et de mobilité internationale qui l’anime depuis toujours. Ayant bénéficié pendant sa thèse d’une bourse du Fonds France-Berkeley, elle a pu passer un mois à UC Berkeley, où elle a découvert l’atmosphère incroyablement stimulante de ce campus universitaire américain de taille. Elle a eu l’opportunité d’y revenir pour un séminaire il y a deux ans. Ces deux séjours lui ont permis de rencontrer les chercheur.se.s avec qui elle travaille aujourd’hui.

 

Alors que seulement 28% des scientifiques seulement sont des femmes, a-t-on besoin d’évoluer avec des modèles féminins, à mobiliser notamment lors des moments difficiles ?

 

Joana commente sur les obstacles auxquels elle a pu faire face pendant sa carrière : « Il est difficile dans le contexte actuel d’obtenir un poste permanent dans le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche. Je sais avoir eu de la chance dans mon parcours, car j’ai obtenu des opportunités professionnelles très riches et formatrices, et j’ai été entourée de chercheurs (et surtout de chercheuses !) très stimulant.e.s, qui m’ont donné gout à ce travail et m’ont formée pour maitriser les outils et les méthodes qui m’ont aidée à atteindre aujourd’hui ce poste. Mon ouverture internationale a été je pense un atout dans mon recrutement. J’ai également eu deux enfants sur ce chemin, et cela n’a pas toujours été facile de concilier vie familiale et professionnelle. Mais le soutien sans faille de mon entourage, ainsi que les aménagements dont j’ai pu bénéficier pendant ma thèse à IRSTEA (prolongation de la durée de mon contrat) et mon post-doctorat à l’Université de Lausanne (par ex. accueil de mon fils dans une crèche sur le campus universitaire) m’ont beaucoup aidée ! »

 

Joana ajoute : « Oui j’ai été énormément inspirée, encouragée, et stimulée par des femmes charismatiques et fortes qui m’ont accompagnée pendant mon parcours universitaire et professionnel, et qui ont été des modèles importants pour moi. Ma mère est la première femme à laquelle je pense. Une femme de caractère ! Elle m’a montré que l’on pouvait concilier carrière scientifique et vie de famille épanouie. Catherine Baron a été celle grâce à qui l’eau m’est apparue comme un objet de recherche passionnant, et elle a été la première à me prédire une carrière de chercheure alors que je ne le savais pas moi-même ! Elle m’a donné beaucoup de confiance quant à ma capacité de me lancer dans cette voie.

Julie Trottier m’a ouvert les yeux sur l’analyse socio-politique des enjeux de l’eau, notamment aux Suds. J’ai été passionnée par ses enseignements et le savoir qu’elle a pu me transmettre grâce à sa direction de thèse.

L’encadrement dont j’ai pu bénéficier par Gabrielle Bouleau, présente à mes côtés au quotidien, mais me laissant toute latitude pour mener mon propre cheminement de recherche, a été très précieux dans la construction de mon identité de chercheure. Ce sont des femmes incroyables à qui je dois beaucoup, et à qui je pense souvent ! »

 

La thématique de la diversité et notamment de la représentation des femmes dans la science est centrale pour l’Université de Californie. Que penser des efforts entrepris en France (organismes de recherche comme INRAE, qui dispose du label Egalitée, ou MESRI par exemple) sur la question ?

 

« La représentation des femmes en France dans la science a beaucoup progressé, mais je pense que des progrès peuvent encore être faits, notamment autour de la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle.

Par exemple, à l’Université de Lausanne, une bourse post-doctorale a été spécialement conçue pour les personnes (hommes et femmes) ayant eu une interruption de carrière pour raisons familiales. Une crèche est présente sur le site de l’université et accueille les enfants des enseignant.e.s, post-doctorant.e.s et des étudiant.e.s. Un service de garde d’enfants d’urgence est prévu en cas de difficultés. Un service dédié, le Bureau de l’égalité, organise des formations à destination des étudiantes et scientifiques femmes, ainsi qu’un programme de mentoring afin de conseiller au mieux les femmes et les encourager dans leur recherche de poste dans l’enseignement supérieur et la recherche. J’ai moi-même été mentore dans ce cadre pour aider des doctorantes pendant une année à prendre en charge les difficultés qui peuvent se présenter pendant la réalisation d’une thèse, comme la gestion du temps, les projets familiaux, ou encore la communication avec leurs directeurs et directrices de recherche. Tout cela crée un réseau de femmes au sein de l’université qui se soutiennent mutuellement et renforcent leur position dans le monde académique.

En France, les contraintes familiales ou privées sont encore rarement évoquées dans les rapports professionnels ou hiérarchiques. Il est temps que cela change, car c’est aussi par là qu’on pourra progresser en termes d’égalité ! ».

 

Quelles sont ses perspectives pour la suite (en termes de position, sujets de recherche, expérimentations) ?

 

Dans les années qui viennent, Joana souhaite mener cette recherche collaborative qui permettra aux partenaires de créer un collectif international autour de l’analyse en sciences sociales des solutions fondées sur la nature. Ce sont des dispositifs visant à gérer les risques liés à l’eau de manière respectueuse de l’environnement. L’enjeu pour Joana et ses collègues est d’analyser de manière comparative la manière dont ces solutions sont définies en France et aux Etats-Unis, et mises en œuvre. Joana élabore : « L’enjeu est également d’avoir une première expérience d’encadrement d’un-e doctorant-e dans une perspective de préparation d’une HDR (habilitation à diriger les recherches) sur l’écologisation des politiques de gestion des risques liés à l’eau. Je devrais réaliser un accueil chercheur à UC Berkeley en 2022 qui sera encore une belle aventure ! »

 

 

Finalement, quel conseil à donner aux jeunes doctorantes qui souhaitent se lancer dans la recherche dans les STEM (Science, technology, engineering, and mathematics) ?

« Je les y encourage ! Ce sont des métiers passionnants. Il faut néanmoins s’attendre à être confrontées à de nombreux défis professionnels, la faiblesse du nombre de postes de d’enseignants-chercheurs permanents étant un problème majeur aujourd’hui. Mais en étant très motivées et bien entourées, conseillées, coachées, elles feront de belles rencontres et sauront construire leur propre cheminement personnel et professionnel. Je leur souhaite une belle aventure ! »

 

Article rédigé par : Juliette Paemelaere, Chargée de coopération scientifique, INRAE, [email protected]

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