Séminaire Le Climat du Sous-Sol – Rapprocher les Sciences climatique et agricole (The Climate Underground – Bridging the gap)

Connecter la recherche en sciences climatiques et agricoles aux politiques publiques, de la formulation de recommendations à l'identification des opportunités de mieux fonctionner en société : le défi est à nouveau relevé par Al Gore, qui se prête à l'exercice du séminaire virtuel en revêtant sa casquette de vulgarisateur scientifique alors que les tendances environnementales de 2021 se dessinent.

Les 8 et 9 décembre derniers, Al Gore, ancien Vice-Président sous Bill Clinton (1993-2001) et fondateur de l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) The Climate Reality Project ayant vu le jour en 2011, organisait au nom de son association une conférence virtuelle autour des pratiques issues de l’agriculture régénérative. Al Gore, reconnu pour ses efforts dans la lutte contre le changement climatique – il est d’ailleurs lauréat d’un Prix Nobel de la Paix en 2007 à ce titre – mobilise pour la troisième fois une large communauté de parties prenantes, majoritairement constituée d’agriculteurs et de scientifiques, en vue de sensibiliser un large auditoire aux impacts de la crise climatique sur les systèmes alimentaires, mettant en avant l’importance des pratiques durables pour l’adaptation et l’atténuation ainsi que les problématiques de justice environnementale. Il est accompagné par son invitée spéciale, la chef Alice Waters, reconnue notamment en Californie pour ses systèmes de restauration en circuit court.

Le mouvement d’agriculture régénérative est aujourd’hui au coeur de plusieurs problématiques, allant de la pressante nécessité de réduire les émissions de carbone dans l’atmosphère à l’accessibilité et la disponibilité de denrées nutritives pour tous et toutes. Jusqu’alors, son développement à grande échelle s’est vu obstrué par des barrières de taille. A travers sa conférence intitulée Climat du Sous-Sol – Rapprocher les Sciences climatique et agricole, Al Gore espère mieux comprendre ces obstacles, mais aussi les opportunités se présentant dans ce contexte, en identifiant les besoins existants pour mettre en place des pratiques agricoles durables à grande échelle et connecter communautés de praticiens et consommateurs au nom du bénéfice commun.

 

La première journée s’est articulée autour des pratiques régénératives et des avancées et défis liés à la mesure et la valorisation du carbone dans les sols agricoles. Parmi les invités sur ce thème figuraient Ray Archuleta, de l’Académie en Santé du Sol, Reginaldo Haslett-Marroquin, fondateur de l’Alliance pour l’Agriculture Régénérative, Tom Vilsack, Sécrétaire du Département de l’Agriculture (United States Department of Agriculture – USDA) au sein du gouvernement,  Bruno Basso, professeur à l’Université d’Etat du Michigan, Kris Covey, expert en cartographie du carbone des soils, et Kellee James, à la tête d’une plateforme financière spécialisée en carbone agricole.

Pour la seconde session, un panel diversifié s’est concentré sur les thématiques de justices sociale et environnementale et l’innovation pour les réseaux alimentaires régionaux. Dans ce cadre, sont intervenus John Boyd, Jr., qui a fondé l’Association Nationale des Agriculteurs Noirs, Angela Drawson, Présidente de la Coopérative 40 Acre, Leah Penniman, co-fondatrice de l’exploitation Soul Fire, Karen Washington, activiste pour la justice alimentaire, la Dr. Shakara Tyler, Christopher Bradshaw, fondateur d’une association en sécurité alimentaire à Washington D.C. Enfin, John Compton et Selha « Cece » Graham ont conclu le séminaire pour parler communautés, chaines de valeur et distribution alimentaire.

 

 

« Une vérité qui dérange » ? Agriculture, changement climatique, et inégalités socioéconomiques sont bien liées

 

En ouverture, Al Gore prend sa casquette de présentateur (ce qui n’est pas sans rappeler la mise en scène du documentaire Une Vérité qui dérange ayant reçu l’Oscar du meilleur film documentaire en 2007) afin d’expliquer le rôle joué par l’agriculture conventionnelle dans le réchauffement climatique, et de rappeler que, alors que la crise climatique dévaste les cultures de nombreux agriculteurs, les pratiques régénératives présentent un fort potentiel de restauration des sols.

 

Former Vice President Al Gore speaks Jan. 22 during a session at the annual meeting of the World Economic Forum in Davos, Switzerland.

Légende image : Al Gore, le 22/01/2020 au Forum Economique Mondial à Davos, Suisse [Crédits photo : Markus Schreiber, AP, File]

 

Selon les chiffres présentés par Al Gore et issus de résultats présentés par l’Organisation pour l’Agriculture et l’Alimentation (OAA/FAO) dans la revue Nature Food (Sept 2021, vol.2), le système alimentaire global compte pour 30 % du réchauffement mondial, dont 13 % produits sur le site de la ferme par les activités agricoles (comprenant champs et élevage). Les projections estiment que les émissions de ce secteur vont connaitre une augmentation de 30 à 40% sur les prochaines années, tandis que les surfaces agricoles nécessaires pour nourrir la population devraient progresser de 20%. Même si les émissions d’énergies fossiles étaient réduites à néant dans les prochaines années, celles issues de l’agroindustrie mettent à elles seules en péril les engagements de maintenir les températures mondiales à +1,5 °C.

 

La crise COVID-19 a mis en lumière les inégalités existantes dans les systèmes alimentaires. D’après Oxfam, le nombre quotidien de morts imputé à l’insécurité alimentaire est en réalité plus élevé que celui lié au virus. Si aux Etats-Unis les populations indiennes et autochtones sont largement plus touchées par l’insécurité alimentaire que les communautés blanches, il existe parmi elles un mouvement marqué  visant à réinstaurer des pratiques de gestion des terres traditionnelles.

 

Al Gore rappelle l’état du secteur agricole dans un contexte de changement climatique à l’échelle globale

 

L’exposé d’Al Gore constitue un réel exercice de mise en contexte des interventions suivantes. S’appliquant à mentionner exhaustivement les divers défis auxquels fait face le monde agricole, c’est-à-dire les terres arables, ses travailleurs, mais aussi l’ensemble des écosystèmes sur lequel son fonctionnement repose, l’ancien Vice-Président insère les problématiques dans l’actualité et souligne les liens de dépendance évidents entre inégalités historiques, précarité sociale et instabilité climatique.

A l’échelle du pays par exemple, alors que les chaines alimentaires institutionnelle et commerciale se cotoient traditionnellement, l’industrie d’abattage et le secteur du conditionnement ont été particulièrement touchés par la crise sanitaire, et de nombreux commerces ont vu leur offre de viande chuter drastiquement. Les agriculteurs d’origine afro-américaine ne constituent plus que 1,3% des agriculteurs, et entre 1910 et 1997, 90% de ces agriculteurs ont perdu leurs terres. Seulement 2% des agriculteurs blancs ont connu le même sort.

 

A l’échelle globale, si les secteurs agricoles du continent américain ont toujours été en surplus depuis 1965, la situation en Asie est marquée par un déficit sévère, notamment du fait de changements climatiques locaux et de catastrophes naturelles. Les rendements de la production de riz au Japon par exemple ont selon Al Gore déjà chuté de 80%, et, en 2019, plus de 8 millions d’hectares n’ont pas pu être cultivés du fait d’évènements climatiques extrêmes. Jonas Jägermeyr de l’Institut Goddard pour les Etudes Spatiales (NASA) et Professeur à l’Université de Columbia, note ainsi que « les systèmes alimentaires font face à une nouvelle réalité climatique ». Le phénomène est d’autant plus criant qu’il s’auto entretient via des boucles d’action rétroactives. Par ailleurs, la sévérité des impacts d’évènements climatiques extrêmes comme des inondations est accrue du fait de la présence de pesticides dans la majorité des champs et du ruissellement dans les eaux de consommation. L’ouragan, ou tempête tropicale, Ida a traversé en septembre 2021 des océans affichant 4°C de plus que la normale, ce qui a participé à l’augmentation de sa force. Le réchauffement climatique responsable des cyclones et précipitations extrêmes cause également des sécheresses via les mécanismes d’évaporation, amplifiant ainsi les effets combinés de cyclones et de sécheresse, comme au Mozambique en 2019. Au 2 décembre 2021, 80% des terres californiennes sont en situation de sécheresse extrême ou exceptionnelles.

 

Le blé, le mais et le riz sont plantés en grands volumes, constituant respectivement plus de 10% des surfaces totales cultivées dans le monde, les pratiques de monoculture existent partout. Les risques liés à la monoculture, tels que les adventices par exemple, sont connus et menacent la sécurité alimentaire de nombreuses populations. Les maladies impactant le soja, le café, le mais, les amandes, et de nombreuses autres cultures, sont chiffrées à hauteur de millions de dollars de pertes. Les niveaux élevés de CO2 dans l’air, ou bien l’usage des antibiotiques dans l’industrie de l’élevage (qui représente 35% de l’utilisation des terres aux Etats-Unis) impactent eux aussi négativement les cultures, participant à la création d’insectes résistants et augmentant les probabilités de résistance microbienne.

 

La disponibilité de l’eau quant à elle, mise sous tension, menace la pérennité du secteur agricole dans de nombreuses zones géographiques. Certaines terres agricoles sont devenues infertiles du fait de l’intrusion d’eaux salées dans les champs. Les fertilisants azotés ont vu leur utilisation grimper en flèche depuis la fin du siècle dernier. D’après Al Gore, les fertilisants synthétiques comptent aujourd’hui pour presque 2% des émissions de gaz à effet de serre.  Le ruissellement des pesticides est responsable de la disparition de l’oxygène de nombreux lacs et de la mort d’un nombre croissant d’espèces vivant dans ces zones, de même que le réchauffement des océans.

 

L’exposé montre bien que l’agriculture est source de gaz à effet de serre, mais également qu’elle est largement impactée par le réchauffement climatique et les perturbations qu’il engendre, provoquées par une utilisation démesurée de méthodes dites « conventionnelles ». Néanmoins, le secteur représente également une opportunité centrale de lutte contre le changement climatique. L’agriculture régénérative  peut permettre d’améliorer la santé de santé des sols, la qualité de l’eau, de promouvoir la biodiversité et d’améliorer les indicateurs socioéconomiques. Les pratiques spécifiques découlant de cette méthode incluent par exemple la rotation des cultures, pas ou peu de labour, l’utilisation de cultures de couverture, le pâturage multi espèces, les techniques de rotation de pâturage, l’agroforesterie (y compris le silvopâturage), l’utilisation exclusive d’intrants biologiques, de compost, l’intégration du cycle des nutriments, ou la plantation de cultures pérennes.

 

Légende image : Les principes de l’agriculture régénérative (diaporama de Bruno Basso, Michigan State University)

 

La comparaison des quantités de carbone séquestré dans les sols dans le cadre de champs peu labourés montre clairement l’efficacité de cette pratique. Un sol est considéré en bonne santé lorsqu’il est composé à 45% de minéraux, 25% d’air, 5% de matière organique et 25% d’eau. Un mètre carré de sol en bonne santé supporte une grande quantité de vie, des vertébrés aux bactéries. Le mélange des espèces présentes étant essentiel à la bonne santé des sols, l’adoption de méthodes d’agriculture régénérative  permet d’engager des cercles vertueux de productivité et de protection des écosystèmes dont dépend la performance agricole à long terme. D’après Al Gore, l’adoption des pratiques d’agriculture biologique est ainsi croissante et visible.

 

Al Gore conclut en précisant que l’objectif à très court terme est selon lui d’identifier les étapes à suivre pour faire avancer les sciences agricoles en vue de promouvoir un secteur résilient au changement climatique. Il semble également essentiel d’identifier les pistes et les opportunités d’évolution des politiques gouvernementales, en clair, de relier le concept à la réalité. La conférence propose ainsi de donner les paroles aux agriculteurs, pour comprendre leurs défis, et les injustices auxquelles ils sont confrontés, afin de les traiter.

 

Le Secrétaire à l’Agriculture Tom Vilsack partage la vision d’un gouvernement investi dans la modernisation et la valorisation du secteur agricole

 

Alors qu’il insiste sur l’agriculture dite « climate-smart » ou favorable au climat, Tom Vilsack souligne que l’USDA mobilise les financements historiques de l’Organisation fédérale de Crédit pour les Marchandises (Commodity Credit Corporation, ou CCC), créée en 1948 et sous supervision du Secrétaire à l’Agriculture, pour soutenir les agriculteurs prenant des risques pour convertir leurs pratiques. Ces crédits visent à permettre aux agriculteurs de participer aux marchés du carbone agricole, en accompagnant et facilitant les processus de certifications pour les rendre plus accessibles. Le marché de l’agriculture biologique est considéré comme prioritaire, et doit de ce fait être protégé, tandis que les barrières existant à l’adoption des pratiques durables doivent être drastiquement réduites afin de démocratiser la transition écologique.

 

Légende : Couverture du Plan d’Action pour l’Adaptation Climatique et la Résilience, USDA, Août 2021

A titre d’exemple, le Secrétaire cite les 75 millions de dollars USD alloués via le Service de Conservation des Ressources Naturelles (NRCS) au Programme de soutien aux petits exploitants en novembre dernier, ou bien les 50 millions USD de l’USDA pour des opérations d’assistance technique ciblées vers les producteurs historiquement défavorisés. Un Programme de location de terres a notamment été développé pour permettre de fournir le capital nécessaire à la qualification aux programmes USDA. La loi sur les Infrastructures passée au Sénat l’été dernier contient également de nombreuses réformes liées à la reforestation, l’économie circulaire et les bioproduits, et le projet de loi Build Back Better en évaluation au Sénat soutient largement les efforts de conservation. Alors qu’une réflexion est engagée à l’échelle du Ministère sur les opportunités de construire de nouveaux partenariats, le Secrétaire indique qu’un grand atelier sur les pratiques restoratives doit avoir lieu pour encourager l’agriculture biologique.

 

 

Une première journée centrée sur les apports de la science au domaine de l’agriculture régénérative

 

Tout au long des trois premières sessions de ce séminaire virtuel, Al Gore, modérateur curieux et à l’écoute, invite les panélistes à présenter leur vision de la transition de l’agriculture conventionnelle vers l’agriculture biologique, ainsi qu’à débattre entre eux des modalités envisagées dans ce cadre. Il s’intéresse aux barrières comme aux opportunités existantes en pratique, et s’applique à faire émerger des messages clés destinés aux décideurs politiques. A travers une sélection diversifiée d’intervenants, il réussit à mettre en lumière des problématiques concrètes faisant écho aux quotidiens des agriculteurs, tout en faisant sa part belle au contenu scientifique nécessaire à la formulation de stratégies solides.

 

La transition vers des modèles agricoles respectueux des sols est possible mais doit être accélérée

 

Ce n’est aujourd’hui plus un secret, le coût associé à la transition écologique pour les agriculteurs est généralement considéré comme un facteur limitant, et constitue un premier filtre décourageant pour de nombreux producteurs vulnérables ne pouvant se permettre de modifier leurs pratiques. Afin de mieux comprendre cette tendance et identifier des pistes d’action, Al Gore se concentre sur la formulation de solutions adaptées aux défis rencontrés, sans cacher les coûts économiques ni les opportunités existantes, de la certification aux systèmes de rémunération pour carbone agricole.

Ce premier panel est constitué de Reginaldo Haslett-Marroquin et Ray Archuleta. Reginaldo est vice-président du Service d’Education en Agriculture Biologique et Durable du Midwest (MOSES), et Ray est spécialisé en sciences des sols, reconnu par la Société des Sciences des Sols d’Amérique. Leurs interventions se concentrent sur  les principales barrières auxquelles font face les agriculteurs dans leur transition vers des formes d’agriculture respectueuses des sols, ainsi que sur les potentielles solutions existantes.

 

Légende image : Logo du MOSES

 

D’après Reginaldo, deux millions d’agriculteurs qualifiés existent sur le marché de l’emploi et servent les systèmes conventionnels au lieu de prendre part au mouvement régénératif. Dans l’Etat du Minnesota par exemple, plus de 10 millions d’hectares sont prêts à être intégrés au système régénératif, mais certains programmes agricoles fédéraux actuels, comme le Programme de Réserve de Conservation (CRP) qui rémunère les propriétaires terriens pour les surfaces agricoles non exploitées, sont considérés par certains comme limitant les efforts de agriculteurs. Les assurances pour les cultures ont également un rôle dans l’orientation des tendances adoptées par les exploitants.

 

Quelles sont alors les meilleures solutions pour dépasser les barrières ? Dans un contexte où les attentes des agriculteurs liées aux coûts transactionnels classiques comme la garantie d’un salaire décent et régulier, l’assurance, la confiance et la sécurité, sont élevées, il appartient au système les encadrant de définir les nouvelles normes. Au niveau national, les connaissances liées au fonctionnement des sols sont assez basses. Si l’agriculture régénérative bénéficiait d’un appui fédéral conséquent, elle pourrait permettre de développer un sentiment d’appartenance communautaire liée à l’évolution du paradigme dominant, et façonner de nouvelles méthodes. A l’heure actuelle, de nombreux agriculteurs ne sont pas convaincus par la nécessité de transitionner vers des systèmes durables. Un changement de culture nationale nécessite la mise en place des contrats intégrant des subventions, ou l’adaptation du marché aux certifications biologiques et la levée des barrières artificielles. Ces évolutions quasi-dogmatiques pourraient donner l’opportunité à l’industrie de l’agriculture biologique de se développer pour  une valeur de 7.5 milliards USD.

 

Les dernières avancées en sciences des sols au service du développement des marchés carbone

 

Alors qu’Al Gore poursuit l’exploration des solutions présentées par l’agriculture pour faire face à l’adaptation au changement climatique, il apparait essentiel de s’arrêter sur les résultats pointés par la recherche et les mesures réalisées autour de la séquestration carbone des sols agricoles, ainsi que des rendements agricoles et des nutriments. D’après le dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), le potentiel global de séquestration carbone dans les sols est équivalent à 5,3 Gigatonnes de CO2 par an d’ici 2030 (voir ici), une quantité estimée plus ou moins égale à celle émise annuellement par les activités agricoles entre 2000 et 2010 – ce qui se traduit par le fait que cette pratique pourrait rendre le secteur neutre en émissions carbone. L’enjeu est élevé. Des scientifiques de prestige et des entrepreneurs dans le domaine sont ainsi invités à partager leurs recherches et à discuter du potentiel de développement des marchés du carbone. Parmi eux : Dr. Bruno Basso, chercheur à l’Université d’Etat du Michigan, Kellee James, fondatrice et directrice Mercaris, start up de l’agtech, Kris Covey, Professeur à l’Université Skidmore (Etat de New York).

 

Le Dr. Bruno Basso, du Département des Sciences de la Terre et Environnementales de l’Université d’Etat du Michigan, est spécialiste des questions d’utilisation durable des sols et de modélisation des rendements. Travaillant notamment sur des modèles d’amélioration de la productivité des plantes, il aborde la question des incertitudes expérimentées par la majorité des agriculteurs dans leur prise de décision, et apporte son éclairage sur l’utilisation de données fiables pour faciliter l’accès aux marchés du carbone. Certaines de ces informations sont déjà accessibles, comme les données satellitaires produites par Landsat notamment, disponibles en ligne et mises à jour quotidiennement. Il s’agit néanmoins de populariser leur accès, et de faciliter leur lecture pour une interprétation sur le terrain. Le chercheur s’attarde également sur les éléments définissant une « pratique régénérative » (voir infographie ci-dessus). Au-delà de cette charte d’activités, il rappelle que, l’étiquetage  « biologique » ou « fair trade » constituant à ses yeux des éléments mineurs sur le marché des consommateurs, des changements importants doivent être intégrés à l’offre pour proposer aux consommateurs des produits fiables.

 

La vérification et la comparaison des résultats passés sont considérées par le Dr. Basso comme les clés de voute d’un système durable, et c’est en partie ce que la start-up Mercaris, représentée par sa fondatrice Kellee James, cherche à améliorer, à travers le partage d’informations fiables et précises sur l’état des marchés des produits biologiques et sans Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), et la mise en relation de l’offre et la demande grâce à une plateforme en ligne. Ces services facilitent la fixation des prix et la prise de décision pour les agriculteurs en situation d’incertitude.

 

 

Tour d’horizon sur la justice environnementale et  l’intégration des agriculteurs BIPOC

 

La deuxième journée de séminaire, à travers une approche plus socio-économique, s’est concentrée sur la justice environnementale et l’intégration des agriculteurs issus des communautés dites « BIPOC » (Noires, Autochtones et de Couleur). Al Gore ouvre son propos et déclare : « La nourriture nous connecte tous. Elle soutien des modes de vie sains et productifs. Elle est centrale pour la santé et la prospérité des communautés dans lesquelles nous vivons. Je sais que nous pouvons saisir ce moment unique, ce défi, et planter un meilleur future pour nous tous« .

 

Cette première session, présentée comme une conversation entre Al Gore et le panel, met en lumière les efforts d’agriculteurs réinvestissant les traditions agricoles issues de leurs communautés et construisant de nouveaux réseaux en vue de les promouvoir à grande échelle.

 

Un premier panel s’arrête sur les questions d’inégalités raciales existantes dans les systèmes alimentaires et agricoles du pays, notamment l’accès à internet, qui révèle de claires divisions ethniques et socio-économiques et contribue à la fracture numérique, et décrit les inégalités dans l’accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Parmi les intervenants de ce panel figure Leah Penniman, créatrice de la Ferme Soul Fire. Cette initiative a pour mission de mettre fin au racisme ayant envahi le système alimentaire, en se réclamant de la connexion ancestrale à la terre, et grâce à des formations dédiées aux personnes de couleur, un programme de distribution alimentaire de produits issus la ferme spécifiquement pour les communautés souffrant d’un apartheid alimentaire.
Le reste du panel est constitué d’Angela Dawson, responsable de plusieurs coopératives alimentaires dont Co-op, et John Wesley Boyd, fondateur de l’Association Nationale des Agriculteurs Noirs. La conversation s’attarde sur la disparition de pollinisateurs centraux comme l’abeille, et le manque à compenser du fait du service écosystémique essentiel qu’ils fournissent gratuitement. Le volet investissement dans les TIC du projet de loi « Mieux reconstruire » (Build Back Better) est également discuté, puisqu’il prévoit, dans sa forme présentée au Sénat, 41 millions USD pour l’amélioration de la couverture du réseau internet à travers le pays, devant bénéficier notamment aux communautés les plus défavorisées et aux milieux ruraux. Les récents investissements de l’USDA pour le développement des Hubs Climatiques aux ambitions de connectivité importantes, font écho à ces échanges, et montrent la volonté du gouvernement de rendre accessible aux agriculteurs – et particulièrement aux communautés tribales – les produits de l’innovation et de la recherche.

Comment réparer un système alimentaire basé sur l’apartheid ? 

 

Si les initiatives de réappropriation des terres historiquement détournées des communautés BIPOC sont nombreuses, la question de leur intégration durable dans un système s’étant construit en parallèle reste à poser. Al Gore revient ici sur l’importance de soutenir le mouvement national pour la souveraineté alimentaire initié par les communautés ayant été traditionnellement exclues des marchés. Le manque d’accès à des denrées alimentaires nutritives et produits de façon durable représente un défi de taille auquel le système doit répondre. Des figures emblématiques du mouvement d’affirmation et de promotion communautaire sont invitées à réfléchir aux solutions démocratiques existantes pour le développement des connections entre agriculteurs et consommateurs, ainsi que pour la construction de réseaux alimentaires vertueux et collaboratifs. Parmi ces participants comptent Karen Washington, activiste en agriculture urbaine à New York City, Christopher Bradshaw, fondateur de l’association Dreaming Out Loud qui conseille les acteurs du système alimentaire pour mieux intégrer les enjeux sociaux et de justice dans leur fonctionnement, mais aussi la Dr. Shakara Tyler, présidente du conseil d’administration du Réseau de Détroit pour la Sécurité Alimentaire des Communautés Noires et membre d’autres organisations œuvrant pour pour un agrarisme noir. Le terme « agrarisme noir » est une façon de créer une forme de prise de pouvoir et d’affirmation des communautés agricoles noires.

 

Le concept de « désert alimentaire« , populaire aux Etats-Unis, fait référence à des zones où les habitants n’ont pas ou peu accès à des sources variées et saines de denrées alimentaires (définition du Service Economique de Recherche de l’USDA). Les déserts alimentaires sont nombreux, notamment en zone urbaine, et souvent corrélés à la présence de minorités ethniques et/ou à des niveaux de pauvreté supérieurs à la moyenne nationale. Le concept, s’il permet d’identifier un phénomène, invisibilise néanmoins, selon Shakara Tyler, les communautés promouvant des approches productives alternatives, en-dehors des circuits capitalistes exploitant les communautés et entretenant les injustices. Soutenant que les politiques publiques ayant maintenu une certaine forme de suprématie blanche au sein des systèmes alimentaires, la militante observe qu’une inertie s’est installée, rendant difficile la reconnaissance des communautés noires et minoritaires s’impliquant pour lutter contre l’apartheid alimentaire.
Shakara Tyler, chercheuse appliquant les théories décoloniales et post-coloniales à son travail sur la justice et la souveraineté alimentaire, observe les systèmes existants à travers l’angle intersectionnel entre race, classe sociale et genre. Son approche originale repose sur l’action participative et la recherche de solutions au profit des communautés désavantagées, ainsi que sur la co-production de connaissances. Elle observe ainsi que l’héritage issu des lois ayant établi l’apartheid se retrouverait alors dans certains programmes de subventions et soutien financier aujourd’hui maintenus. La formation à l’entrepreneuriat, et la promotion de connaissances d’accès au marché, revêt toute son importance dans un tel contexte, et apparait comme une des clés pour redonner le pouvoir aux communautés.

 

Quel est alors rôle de l’agriculture régénérative dans l’intégration communautaire ?
Les subventions étant actuellement orientées vers les grosses entreprises produisant des denrées comme le sirop de maïs à haute teneur en fructose (Cargill, Archer-Daniels-Midland par exemple), les gouvernements ont une carte à jour en les redirigeant vers les petits producteurs. Ce type de politiques pourrait non seulement créer un cadre pour favoriser l’accès à l’emploi, mais aussi permettre l’intégration et la réparation des communautés les plus défavorisées, qui voient dans les terres et le capita un pré requis pour accéder au marché.

 

Les réseaux alimentaires régionaux : une solution viable ?

 

Finalement, deux interventions ont été présentées en hors-d’œuvre. Le Dr. Rattan Lal, ayant reçu le Prix Mondial de l’Alimentation, professeur distingué à l’Université d’Etat d’Ohio, et Alice Waters, cheffe, pionnière dans le mouvement « de la ferme à l’assiette » ont ainsi partagé leurs perspectives sur les questions de justice et d’agriculture. 

Le Dr. Lal a défendu une approche centrée sur les sols à l’échelle globale, vectrice selon lui d’une production alimentaire accrue et de meilleures conditions sanitaires pour les agriculteurs et leurs communautés, n’oubliant pas néanmoins de rappeler que le rapport final de la COP26 ne mentionne pas une seule fois le mot « sol ». Il s’arrête sur la question de conceptualisation et de traitement des problématiques à l’échelle micro auxquelles sont confrontés les agriculteurs à travers le monde, problématiques peu médiatisées. Dans le contexte des Objectifs pour le Développement Durable à horizon 2030 promus par l’Organisation des Nations Unies, il indique qu’une  Coalition pour la Gestion et la Santé des Sols a vu le jour (Food and Land Use Coalition, ou FOLU) en 2017, réunissant des acteurs de la recherche et du milieu pour recentrer les discussions sur la composante « sols », malgré une visibilisation croissante des solutions pour le climat dites « naturelles ».

 

Légende image : logo FOLU, foodandlandusecoalition.org

Rédactrice : Juliette Paemelaere, Chargée de coopération scientifique INRAE, [email protected]

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